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Washington, durant les week-ends, se transformait en ville fantôme. La machine gouvernementale s’arrêtait le vendredi à cinq heures pour ne repartir que le lundi matin. Après le passage des équipes de nettoyage, les grands bâtiments ministériels devenaient de véritables mausolées. Et, plus surprenant encore, toutes les lignes téléphoniques se taisaient.
C’était alors le royaume des touristes qui se pressaient autour du Capitole. D’autres encore, ce jour-là, se tenaient devant le portail de la Maison Blanche quand, vers midi, le Président sortit, traversa la pelouse et, après avoir salué la foule d’un geste de la main, monta à bord d’un hélicoptère. Il était suivi par une petite troupe de secrétaires et d’agents des Services secrets. Peu de journalistes étaient présents. La plupart d’entre eux étaient occupés soit à regarder la TV, soit à jouer au golf.
Fawcett et Lucas suivirent des yeux l’appareil qui s’envolait vers la base d’Andrews.
« Du travail rapide, fit Fawcett. Vous avez opéré la substitution en moins de cinq heures.
— Notre bureau de Los Angeles a trouvé Sutton et l’a fourré dans le cockpit d’un chasseur F-20 vingt minutes après avoir été alerté.
— Et Margolin ?
— L’un de mes agents fait un assez bon sosie du vice-président. Il partira pour le Nouveau-Mexique dès la tombée de la nuit à bord d’un jet privé.
— Peut-on se fier à vos hommes pour garder le secret ? »
Lucas lui lança un regard noir.
« Je suis sûr de mes hommes. S’il y a une fuite, elle ne pourra venir que de l’équipe présidentielle. »
Fawcett eut un sourire contraint, n se savait en terrain glissant. Les indiscrétions dues à l’état-major de la Maison Blanche faisaient les délices de la presse.
« Ils ne peuvent pas raconter ce qu’ils ignorent, se défendit-il. Ce n’est que dans l’hélicoptère qu’ils se seront aperçus que l’homme qu’ils accompagnent n’est pas le Président.
— Ils resteront enfermés dans le ranch, déclara le nouveau directeur des Services secrets. Personne ne pourra sortir de la propriété et je ferai surveiller toutes les communications.
— Si jamais un journaliste apprenait la vérité, Watergate à côté ferait figure de conte pour enfants !
— Comment les épouses prennent-elles la chose ?
— Elles coopèrent à 100 pour 100, répondit Fawcett. La première Dame et Mrs. Margolin ont proposé de garder la chambre en prétextant une grippe.
— Et maintenant, que pouvons-nous faire ? demanda Lucas.
— Attendre. On continue jusqu’à ce que nous ayons retrouvé le Président. »
« J’ai l’impression que tous les circuits vont bientôt être surchargés », fit Don Miller, le directeur adjoint du F.B.I.
Emmett ne releva pas la remarque de son subordonné. Quelques minutes après avoir regagné le siège du F.B.I. au coin de Pennsylvania Avenue et de la 10e Rue, il avait déclenché une alerte générale suivie d’un appel prioritaire à tous les bureaux des cinquante Etats du pays et à tous les agents en mission à l’étranger. Il avait ensuite demandé à se faire communiquer les dossiers de tous les criminels et terroristes spécialisés dans les affaires d’enlèvement.
Aux six mille agents du F.B.I., il avait expliqué que les Services secrets avaient été mis au courant d’une tentative d’enlèvement sur la personne du secrétaire d’Etat et de quelques autres dirigeants qu’ils n’avaient pas nommés.
« Il s’agit peut-être d’une très vaste conspiration, déclara-t-il enfin, restant volontairement dans le vague. Nous ne pouvons pas tabler sur une erreur des Services secrets.
— Ils se sont déjà trompés dans le passé, fit Miller.
— Pas cette fois-ci. »
Son adjoint lui lança un regard perplexe.
« Vous nous donnez bien peu d’informations. Pourquoi ce mystère ? »
Emmett ne répondit pas et Miller abandonna le sujet. Il lui tendit trois dossiers.
« Ce sont les derniers rapports sur les opérations de l’O.L.R, les activités de la Brigade Zapata et sur une histoire qui me paraît un peu bizarre.
— Vous ne pourriez pas être plus explicite ?
— Je doute qu’il y ait un lien, mais comme c’est malgré tout étrange…
— Mais enfin, de quoi parlez-vous ? s’écria avec irritation le directeur du F.B.I. en s’emparant de la chemise.
— Un représentant soviétique aux Nations Unies, un certain Alexeï Lugovoy…
— Un éminent psychologue, nota Emmett en lisant.
— Oui. Plusieurs membres de son équipe et lui travaillant pour l’O.M.S. ont disparu. » Emmett leva les yeux.
« Nous les avons perdus ?
— Oui. Nos agents en poste à l’O.N.U. ont constaté que les Russes avaient quitté l’immeuble vendredi soir et…
— Nous ne sommes que samedi matin, l’interrompit le directeur du F.B.I. Qu’y a-t-il donc de bizarre ?
— Ils se sont donné beaucoup de mal pour échapper aux filatures. L’agent responsable du bureau de New York a effectué quelques vérifications et a découvert qu’aucun des Soviétiques n’avait regagné son appartement ou son hôtel. Ils paraissaient s’être tous envolés.
— Rien sur Lugovoy ?
— Tout indique qu’il est régulier. Il semble se tenir à l’écart des agents du K.G.B.
— Et les membres de son équipe ?
— Aucun d’eux n’a été surpris à se livrer à une quelconque activité d’espionnage. »
Emmett réfléchit quelques instants. Normalement, il aurait laissé tomber ou, à la rigueur, ordonné une enquête de routine. Mais il était tenaillé par un doute. Bien sûr, la disparition du Président et de ce Lugovoy au cours de la même nuit pouvait n’être qu’une simple coïncidence
« Qu’en pensez-vous, Don ? demanda-t-il enfin.
— Difficile de se faire une opinion, répondit son adjoint. Il se peut qu’ils reviennent tous lundi matin aux Nations Unies comme si rien ne s’était passé. D’un autre côté, on pourrait imaginer que cette image un peu trop angélique cultivée par Lugovoy et son équipe ne soit qu’une couverture.
— Et avec quel objectif ?
— Je n’en ai pas la moindre idée », répondit Miller en haussant les épaules.
Emmett referma le dossier.
« Mettez le bureau de New York sur cette affaire. Et tenez-moi au courant en priorité.
— Plus j’y réfléchis, plus ça me semble bizarre, fit Miller.
— Pourquoi ?
— Je me demande de quel secret vital une bande de psychologues pourrait bien chercher à s’emparer. »